Nous sommes le 8 Octobre. C’est un jour anniversaire, un jour anniversaire d’un des vivants qui restent. Et je suis là, à contempler une fleur qui a poussé ce matin depuis une plante qui avait l’air complètement morte depuis des semaines. Alors, je ne vais pas vous dire que « C’est un signe » ou « C’est mon frère qui l’a fait pousser exprès pour l’anniversaire ». Je pourrais, mais je n’y crois pas moi même. Non. Par contre, je veux partager avec vous ce que ça m’a fait réaliser. Parce que ce décès a changé toutes les échelles dans ma vie, l’échelle sociale, de temps, et de localité. Et ça, je peux vous en parler.
Changement de localité
C’est une réflexion qui me suit depuis un certain temps, mais avoir accès au monde entier quasiment en instantané depuis le creux de sa main c’est bien. Mais ça peut rendre un peu fou, ou définitivement anxieux. Et l’anxiété, souvent, ça paralyse. On m’a demandé ce matin si j’avais vu les nouvelles récentes, j’ai répondu que non. Et j’ai réalisé que depuis que j’essayais de reconstruire un semblant de sens au monde après la mort de mon frère, j’avais changé d’échelle. Je ne me préoccupe plus tellement des incendies de l’autre côté du monde, des virus qui veulent revenir nous faire un petit coucou parce que ça faisait longtemps. Je me soucie des gens du petit cercle, jusqu’aux gens du petit cercle étendu.
« Ouais, t’es devenue égoïste en somme »
Et c’est un peu le sentiment que j’ai eu quand j’ai arrêté de m’occuper du monde en règle générale et en particulier. Je me suis dit que ça y est, moi aussi j’étais devenue égoïste. Alors que maintenant que mon cercle s’est rétréci, je me suis beaucoup plus impliquée qu’avant pour ceux que je croise. Je ne me suis pas renfermée, j’ai juste réduit le nombre de personnes vers qui mon énergie se dirige en même temps. Je repars de plus petit. C’est surtout ça. Mon énergie ne se rue pas dans toutes les directions en même temps à en vider toutes les ressources. Non. Maintenant ça part d’un tout petit noyau, comme un parfum dans un petit flacon rapidement refermé pour ne pas perdre trop de son odeur. Je m’occupe de mon petit monde plus activement, au lieu de m’inquiéter de l’état d’un monde sur lequel je n’ai de toute façon pas d’emprise directe. Disons que je pars de l’idée que quelqu’un à qui j’aurai parlé connaitra peut-être quelqu’un à qui mon idée arrivera aux oreilles. Les idées voyagent vite,
Changement de temporalité
Il y a ça aussi. Et c’est peut-être le changement le plus important. Avant, tout était « DANS LA SECONDE ABSOLUMENT ». Avec ce sentiment d’urgence, que tout devait être traité, réussi, validé dans la seconde, la minute, l’heure à la limite. Tout était pressé, tout était important. Et depuis que mon frère est mort, j’ai essayé de commencer à déplacer mon échelle à la semaine. Exercice particulièrement inconfortable. Se dire que si le projet n’a pas avancé cette semaine, ce n’était pas grave, il le ferait la semaine prochaine. Me dire que quelque chose me peine, chagrine, bouleverse ou rend heureuse : le laisser infuser une semaine avant d’y réagir. Quelle horreur.
Et pourtant, ce rapport au temps qui change a changé – justement – beaucoup de choses dans ma vie. J’attends avant de réagir à chaud, je laisse les choses avancer de leur côté après avoir initié un mouvement du mien. C’est déroutant, mais comme Janvier m’avait déjà particulièrement déroutée j’essaie d’en faire quelque chose. Toujours. J’essaie toujours d’en faire quelque chose. Et je le conseille, c’est vraiment une bonne idée de remettre un peu de temps dans la vie. Du temps pour se poser, du temps pour détricoter, du temps pour laisser les autres s’adapter aux changements qui ont eu lieu chez nous aussi. Quand on change, les autres ont besoin de temps pour l’intégrer et décider de s’ils veulent rester ou au contraire si nous ne correspondons plus à une dynamique mutuelle qu’ils appréciaient jusque là.
Changement de priorités
On en revient à cette idée franchement cucu des petits bonheurs. Je les reconsidère autrement. Le principal c’est avancer, le principal c’est de perdre moins de temps à réfléchir et agir plus. Faire des choses, tenter des trucs. Maintenant je fais quelque chose de contre intuitif : je me force. Je me force à faire les choses.
« Oui mais faut prendre soin de soi, surtout quand on va pas bien »
Je sais. Mais prendre soin de soi, parfois c’est se forcer. Entendons nous bien, pour se forcer « de manière constructive » il faut avoir une bonne connaissance de soi. Connaitre ses limites mentales et physiques, savoir de quoi on a « vraiment » besoin, et de ce qui nous fait vraiment du bien. L’idée n’est pas de se forcer jusqu’à ce que ça casse parce que « grr grr nous on est des battants ». Non. L’idée c’est d’essayer de faire les choses autrement, parce que la vie nous attend pas. Tous les « je le ferais bien mais » raisonnables qu’on peut tenter au cas où ça fonctionne. Tous ces trucs qu’on aimerait faire « mais ».
En Octobre je vais beaucoup vous parler du concept de Kairos, mais c’est exactement ça. Depuis que mon frère est mort, et maintenant que j’essaie de reconstruire quelque chose d’à peu près stable, je sors de plus en plus de ce qui se passe dans ma tête pour saisir les « bons mots/actes au bon moment ». Je deviens une créature de l’instant, avec en background quand même toutes ces années passées à penser « aux si ceci » et aux « et si cela ».
Et moi qui pleurais un passé déjà révolu. Des gens perdus. Des actes manqués. Moi qui angoissais pour un futur qui aurais pu exister mais sans jamais avoir fait un pas, ou posé une base pour le rendre possible. Je me retrouve ici, et maintenant, aux portes de l’automne à être tellement heureuse de voir le vent de la tempête faire danser la surface de l’eau. A avoir fait sourire (et même rire) un client qui venait ici chercher une autre bouteille pour essayer de noyer son cafard. A constater qu’effectivement, ces petits mots, ces petites actions pour lesquelles je me suis forcée ont des conséquences positives sur mon environnement proche, et que ces petites étincelles pourront devenir des lumières plus loin que dans mon cercle à moi. Que je le sache ou non.

Et surtout, la raison de cet article. A ressentir ce bonheur infini en voyant cette seule et unique fleur qui s’est ouverte pendant la nuit, depuis une plante qui était cliniquement morte depuis plusieurs semaines. Regardez moi ça, comme elle est belle !
Article écrit par un humain, sans IA ni ChatGPT.
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