Le temps continue à passer, et la douleur ressemble de plus en plus à des éclats de peinture sur une toile qui continue à être peinte plus ou moins calmement. Enfin, non. Disons que ça ressemble plutôt à une main qui tremble au milieu de l’écriture d’un mot, et qui rend la lettre un peu étrange. Je crois que c’est ça qui se passe quand on perd quelqu’un d’important, on devient « un peu étrange ». Ceux qui me connaissent en ont plaisanté. « Et pour toi qui n’étais pas franchement normale à l’origine? » Et bien, c’est surprenant, mais ça a donné plus ou moins un appui à mon étrangeté. D’une certaine manière, ça l’a stabilisée. Mais le sujet n’est pas là. Cette fois-ci nous allons parler des manières dont on essaie d’intégrer la mort dans notre parcours, alors qu’elle nous entraîne dans son sillage.
Fight or Flight, pour le deuil aussi.
On parle souvent des réponses « Fight or flight » lorsqu’un danger se présente. De quoi parle-t-on exactement? De cette tendance naturelle à choisir l’une ou l’autre de ces attitudes face au danger : fuir ou affronter. J’adorerais vous dire que « Moi je combats toujours, je suis pas du genre à fuir. » Mais c’est le genre de choses qu’on ne peut pas vraiment contrôler. Et qui varie selon le type de danger et à quel point nous sommes armés contre lui. Certains dangers sont « gérables », alors on affronte. D’autres sont bien plus grands que nos épaules, et on tente de prendre la fuite. Aucun jugement de valeur, le cerveau a quelques secondes pour analyser et prendre une décision et sur ce coup là on ne peut lui faire qu’une confiance aveugle. On espère qu’il a bien calculé tous les paramètres. On fait comme on peut avec ce qu’on a, et on espère que ça suffira.
La fuite
Je commence par parler de la fuite, parce que c’est l’option que j’ai refusé de choisir. Et ce n’est pas parce que « la fuite c’est lâche ». Comme je l’ai dit plus haut, quand un danger est trop grand pour nous, il faut savoir fuir. Souvent, le courage c’est reconnaître qu’on est pas de taille, qu’on a besoin d’aide, qu’on doit se préparer encore un peu avant de tenter la bataille. J’ai toujours eu énormément de respect pour ceux qui savent demander de l’aide quand ils en ont besoin. C’est une force, et il ne faut vraiment pas hésiter.
Qu’est-ce que j’entends par la fuite ?
Et bien, pour illustrer ce que j’entends par la fuite, je vais probablement citer deux philosophes. Un ici, et un dans la partie sur le combat.
« La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et cependant c’est la plus grande de nos misères. Car c’est cela qui nous empêche principalement de songer à nous, et qui nous fait perdre insensiblement. Sans cela, nous serions dans l’ennui, et cet ennui nous pousserait à chercher un moyen plus solide d’en sortir. » Blaise Pascal
Je parle ici du divertissement. Du fait de noyer ses angoisses dans l’action, dans l’alcool, dans les sorties à outrance, jusqu’à en tomber épuisé de fatigue. Tout ce qu’on fait pour ne surtout pas penser. Sortir en espérant que ça passe plus vite. Que ça ne nous rattrapera pas le soir quand on essaie de dormir. Penser à autre chose le temps qu’on arrive à y penser sans que ça fasse trop mal. Regarder ailleurs tant que l’angoisse est trop difficile à gérer en plus de la tristesse. C’est humain, dans certaines situations c’est vraiment la meilleure chose à faire pour tenir bon, continuer à avancer.
Le système de fuite naturel: le déni
On se sert souvent de la notion de déni pour faire des reproches, mais on oublie souvent que c’est un mécanisme de défense (très musclé) de notre cerveau. Il bloque naturellement l’accès à certaines informations, certains souvenirs pour nous protéger « de nous-même ». C’est notamment ce qu’on peut constater avec les chocs post traumatiques (complexes ou non) et certains types de traumas. Le cerveau occulte un pan entier des informations pour qu’on puisse continuer à être à peu près fonctionnels.
C’est notre cerveau qui dépose un voile plus ou moins épais dans le coin de la pièce qui nous fait peur, pour qu’on essaie de continuer à faire ce qu’on était en train de faire. Et c’est une protection comme une autre. Quand on sait que notre cerveau fait ce genre de choses, on peut comprendre certaines actions, et certaines réactions un peu mieux. Quand c’est au dessus de nos forces pour le moment, il n’y a pas de mal à mettre tout ça un peu de côté le temps que ça fasse moins mal.
Les risques du déni:
Il y a ce qu’on appelle en psychologie les Mécanismes de défense et coping« .
Les mécanismes de défense et les processus de coping (stratégies d’adaptation mises en place par un individu pour maîtriser, réduire ou simplement tolérer une situation aversive)
Le déni en fait partie, c’est une méthode que le cerveau utilise pour nous protéger. Seulement voilà, il y a ce qu’on considère comme le coping adaptatif, et le coping dysfonctionnel. Tout est plutôt bien expliqué Ici.
Le coping dysfonctionnel se caractérise par l’utilisation de stratégies pouvant être nuisibles ou inefficaces pour gérer le stress à long terme. (Négation ou évitement, consommation de substance ou rumination.)
En revanche, le coping adaptatif consiste à utiliser des stratégies efficaces pour faire face au stress de manière saine et constructive. (Apprendre à reconnaître et gérer ses émotions, chercher du soutien, prendre soin de soi, transformer sa douleur via un processus artistique)
Le problème avec le déni, c’est qu’il délaie le problème. Et que parfois, c’est comme attendre qu’une plaie guérisse sous le pansement sans regarder comment ça évolue. Parfois tout se passe bien, parfois on perd un doigt.
Le combat
On arrive à l’angle que j’ai choisi – parce que la mort était une vieille amie et non pas un ennemi embusqué. Et je vais citer Sénèque cette fois, un extrait de Consolation à ma mère Helvia
« Il vaut mieux vaincre sa douleur que la tromper. Car si elle s’est retirée, dupe seulement des plaisirs et des occupations, elle se réveille et, de ce repos même, tire la force de nous déchirer. Mais la douleur que la raison a vaincue est apaisée pour toujours. Je ne vais donc point vous prescrire ces remèdes dont je sais que beaucoup ont usé : vous distraire ou vous réjouir par un long et agréable voyage à l’étranger, ni passer beaucoup de temps à éplucher vos comptes et à administrer votre patrimoine, ni vous engager sans cesse dans quelque nouvelle activité. Toutes ces choses n’aident que pour un temps ; elles ne guérissent pas la douleur mais la retiennent. Je préférerais pourtant y mettre fin plutôt que de la distraire. »
Comme le dit Sénèque beaucoup mieux que moi « Ces choses n’aident que pour un temps ». Et, ça serait probablement facile à dire si je n’avais pas commencé mon année avec un double deuil, mais je trouve avec le recul que traverser le deuil est important.
Comme je l’expliquais à ceux qui étaient curieux de mon expérience, je n’ai pas regretté une seule seconde d’avoir passé toute la nuit à côté de mon frère au funérarium. Pas plus que je n’ai regretté d’assister aux deux mises en bière. Regarder la mort en face. Avec amour.
Oui c’était affreux. Oui j’ai eu la nausée. Oui j’avais peur de le faire.
Je n’ai pas regretté non plus de m’être autorisée à être une boule de désespoir, d’eczema. A vif autant corporellement que mentalement. Je n’ai pas regretté une seule seconde de m’être enfermée plusieurs fois avec ma douleur. Je ne me suis pas flagellée en constatant que ça n’allait pas mieux « assez vite », que je ne m’en remettais pas assez vite pour certains.
Je n’ai caché à personne que j’avais perdu deux personnes importantes. Sans en faire un trait de personnalité pour autant. Mais en acceptant qu’il y aurait de toute façon un avant et un après. J’ai regardé les gens partir, d’autres revenir. Certains rester d’une bien étrange manière. Et les inconditionnels piliers de ma vie le rester farouchement (♥). J’ai accepté les mains tendues, les reproches, les leçons de vie plus ou moins légitimes. J’ai tout regardé droit dans les yeux, même si ça devait bien se voir que je tremblais et que j’étais à une mauvaise nouvelle de l’effondrement total.
Le danger de choisir le combat
Comme je le répète souvent, j’étais un peu documentée sur le sujet, et je connais plutôt bien les outils de la résilience mentale. J’ai étudié la mort, je l’étudie sous tous les angles depuis des années. Je connais un peu le cerveau et son fonctionnement, et j’ai étudié une bonne partie des rites et rituels qui permettent d’accompagner la mort.
Le danger à vouloir tout affronter sans aide, sans regarder ailleurs, c’est de ne pas être prêt. Ou ne pas être assez bien entouré pour tenir bon. J’ai tenu parce que j’avais un un système de croyance aidant dans ce domaine, des outils de psychologie adaptés, une famille qui était là pour moi, des amis qui ont su créer un espace de parole sécurisé et sécurisant.
Je n’ai pas tenu parce que « je suis géniale », ou parce que « la vie est juste et belle ». J’ai tenu parce que j’ai eu la chance d’avoir un environnement favorable à la résilience. J’avais une marge de manœuvre, une marge d’échec. Si je m’étais sentie couler avec le navire, j’aurais pu appeler à l’aide et on serait venu à mon secours. Et la mort de mon frère m’a appris à demander l’aide dont j’ai besoin, avant la catastrophe. Je l’aurais donc fait.
Alors?
Au fond il n’y a pas de bonne ou de mauvaise solution. La mort c’est affreux, ça te sort de ton quotidien, de tes croyances, de tes habitudes. Parfois ça fait fuir tes amis, souvent ça fait du tri. On garde le grain, bye bye l’ivraie. On chancelle, on pleure, on est en colère contre le monde qui ne s’est pas arrêté de tourner pour nous.
Mais que vous ayez besoin de fuir ou de combattre. Je ferai un article là dessus bientôt : la mort vous change, vous transforme, vous transmute. Parfois pour le pire, parfois pour le meilleur. Les croyances sont parfois une aide, parfois un poids. La famille et les amis, pareil. Il n’y a pas de guide ultime de la « survie à la mort d’un proche ». Sinon je suppose qu’il serait déjà Best Seller et adapté au cinéma. Pour le moment, chacun fait du mieux qu’il peut. Et c’est déjà énorme.
Le seul conseil que je peux vous donner, c’est de rejoindre des associations ou des groupes de soutien de personnes qui ont vécu plus ou moins la même chose que vous. Parce que dans ces groupes, vous pourrez constater que vous n’êtes pas seuls dans votre malheur ! Vous pourrez échanger avec des gens qui ont trouvé la force de se reconstruire. Et vous n’entendrez pas que vous devriez déjà aller mieux, que la vie continue, qu’on s’en remet, que c’est pas si grave. Et toutes ces autres phrases merveilleuses qui m’ont donné envie de proposer un changement de régime alimentaire aux poissons du Finistère Nord.
Kenavo !
Article écrit par un humain, sans IA ni ChatGPT.
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