On le sait, même sans avoir expérimenté la chose : la mort laisse un grand vide. Et quand on pense au vide causé par la mort, on pense tout de suite au vide laissé par la personne. On ne peut plus la prendre dans les bras, on ne peut plus lui passer un coup de téléphone. On peut lui parler, mais sans plus jamais avoir de réponse. Mais alors que 5 mois se sont écoulés depuis le dernier décès de cette année, je me suis fait la réflexion suivante : le vide que laisse la mort derrière elle est multiple.
Le vide laissé par la personne.
Ce vide là est évident. Qu’on vive proche ou non de la personne, quand elle meurt ça laisse toujours un grand vide que rien ne peut remplacer. C’est quelqu’un à qui on ne peut plus téléphoner, avec qui on ne peut plus rire, à qui on ne peut plus demander conseil. Ce vide là c’est le premier auquel on pense. La personne n’est plus là, et personne ne pourra jamais la remplacer. Comme on dit parfois, c’est quand on perd quelque chose (ou quelqu’un) qu’on en réalise la valeur, et dans le cas de la mort, c’est toujours trop tard. On réalise tout ce qu’on partageait avec cette personne, toutes les choses qu’on avait prévu de faire avec elles. Je pense toujours à la citation de Georges Clemenceau : « Les cimetières sont pleins de gens irremplaçables, qui ont tous été remplacés ». Et je peux vous dire que ce n’est pas vrai. Je reste persuadée que du vivant de leurs proches, ils ne l’ont jamais été !
Ce vide la, c’est l’absence de la personne, de ce qu’elle était et qu’on voulait qu’elle reste pour nous.
Le vide dans la vie de tous les jours.
Quand on vivait avec la personne et qu’elle disparait de notre vie, elle laisse également un vide dans la routine. Toutes ces promenades, ces activités qu’on faisait ensemble disparaissent brutalement. Tous les projets d’activités également.
On peut se sentir un peu égoïste parfois de se dire « Peut-être que c’est le fait qu’elle s’occupe du jardin qui me manque ». Ou « Oui, mais c’est lui qui réparait les objets cassés ». Mais c’est souvent un processus de projection qui se met en place. Le cerveau déplace l’objet de la souffrance sur quelque chose d’autre, d’un peu plus pragmatique.
Mais ça reste une autre forme de vide à domestiquer. Il n’est plus avec nous dans la voiture pour aller faire les courses, elle n’est plus avec nous quand on va se promener. Et parfois on se surprend à acheter encore sa marque de pâtes ou de gâteaux préférés, même si ça n’aura plus jamais la même saveur.
Ce vide là, c’est celui de l’habitude, de la familiarité. De tout ce qu’il apportait à notre petit monde.
Le vide qui se fait dans les relations.
J’ai fait un article sur les changements dans la sphère sociale et amicale juste ici. Mais en résumé, lorsqu’on perd quelqu’un, il y a un autre vide qui se fait. Celui de ses proches, de ses amis et parfois de sa famille. On le sait tous plus ou moins, quand il y a un décès, beaucoup de masques tombent. Les dynamiques familiales se révèlent, des gens réalisent qu’ils n’ont pas les épaules pour nous soutenir, et souvent on se retrouve étrangement seul à un moment où on aurait besoin de ne pas l’être.
La mort fait un tri par le vide dans nos relations. Et ce n’est de la faute de personne. C’est seulement un révélateur de dynamiques sous-jacentes. Il y a des choses, des mots ou des tendances qui ne se révèlent que dans l’adversité. Et de la même manière qu’on peut perdre des amis, on peut également en gagner. C’est un vide parfois choquant mais salutaire. Elle permet de faire un tri, et de constater que certains tiennent vraiment à être là pour nous, même dans l’adversité.
Ce vide là, c’est celui de l’ombre de la solitude. Le test de la solidité des liens.
Le vide qui se fait dans les valeurs et le sens de la vie.
Ce vide la est logique, je suppose. Quand la mort frappe, on remet certaines choses à leur juste place. On ne perd plus de temps pour des choses qui semblaient primordiales avant. Tous nos repères changent, et on se rend compte que beaucoup de choses n’ont plus autant d’importance. Certaines activités n’apportent plus autant de bonheur ou de calme qu’avant. Certaines personnes prennent plus d’énergie qu’elles en offrent. Et certaines croyances qui tenaient notre petit monde semblent dérisoires, sinon ridicules devant l’injustice de la perte. On doit redéfinir tout un monde de valeurs et de certitudes qu’on pensait solides et infinies. Et si on ne sait plus sur quelles valeurs ni sur quelles croyances danser, qu’est-ce qui est encore vrai?
En général, sauf traumatisme, les changements chez l’être humain sont graduels. On change une habitude petit à petit, répétition par répétition. On s’entraîne petit à petit à changer sa pensée, apprendre à ne plus ruminer. C’est progressif. Alors que avec la mort, tout saute en même temps, sans prévenir et brutalement. D’un coup net, il faut tout reconstruire en même temps, sans repères ni temps pour s’approprier la nouvelle réalité. Parce que la société, la vie en société- elle- elle continue. Elle nous attend un peu, mais pas trop. Le temps c’est de l’argent !
Perdre ses repères n’est jamais facile. Tout ce qui nous permettait de se lever le matin, de continuer à vivre et à se battre ne fait plus aucun sens. Tout ce qu’on pensait sûr et stable devient un gigantesque « A quoi bon après tout? » La vie est courte, les liens fragiles. A quoi bon devient effectivement la phrase la plus souvent pensée quand on vient de perdre quelqu’un. Et le pire ? C’est que ce à quoi bon il faut le reconstruire tout seul, avec tout ce qu’on a perdu autour du deuil, et sans guide ni manuel.
Ce vide là, c’est celui du sens de la vie. De ce qui fait se lever le matin, et se battre quand il faut.
Le vide qui se creuse dans notre « moi ».
Et je crois que c’est ce vide la qui m’a le plus surprise. Pas sa nature, mais son intensité. La perte du soi qu’on était quand notre proche était encore vivant. L’impression de devoir vivre le reste de sa vie en étant brisé, mais sans trop savoir dans quel ordre ni quel sens remettre les morceaux. On sait qu’on est plus la même personne, mais sans savoir encore qui on peut devenir, ni comment le devenir.
C’est un peu comme devoir se reconstruire brutalement à la période de sa vie où on pensait que ça au moins, c’était plus à faire. Et on a peur de ne jamais réussir à redevenir quelqu’un de…Normal ? Nous sommes d’accord, la normalité c’est un concept très surfait et très relatif. Mais c’est une histoire de peur et de ressenti plutôt que de réalité. On sent bien qu’on ne peut plus avoir les préoccupations et les loisirs des autres qui n’ont perdu personne. On sait que nos sujets de conversation ont changé, nos centres d’intérêt aussi.
Et selon le contexte social, familial, ou la nature de chacun, ça prend des formes différentes. Nous sommes tous différents d’avant à notre manière, par phases plus ou moins stables ou plus ou moins longues. L’ironie dans tout ça, c’est que c’est absolument normal.
Si tant est qu’on puisse donner un bon conseil dans ces moments là, si tant est qu’il y en ait un, je peux vous donner celui là : quand vous serez prêts pour cette idée, dites vous que c’est une occasion de devenir une nouvelle personne qui sera bâtie sur des bases différentes. Ce genre d’épreuve nous rend complètement démunis. Il ôte tous les voiles en même temps et nous met face à face avec la nature de notre propre humanité. Ce que nous étions ne disparait pas entièrement, mais nous pouvons devenir la version de nous qui a intégré dans son existence tout ce qui faisait que notre proche était extraordinaire.
Non pas vivre pour eux, mais plutôt que cette nouvelle version soit une extension de tout ce qu’ils nous apporté, toutes les manières dont ils nous ont rendu meilleurs, plus forts, plus doux, plus humains. Que chaque personne qui nous rencontre pour la première fois puisse sentir d’une manière ou d’une autre que nous avons eu la chance de croiser une personne extraordinaire, et que son souvenir suit chacun de nos pas et éclaire chacun de nos sourires.
Ce vide là, c’est la somme de tous les autres
Article écrit par un humain, sans IA ni ChatGPT.
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