Comme vous le savez, j’ai un diplôme de conseiller funéraire, et j’ai fait une Licence en psychologie. J’ai étudié le deuil, j’ai lu énormément de choses sur le sujet. Les étapes du deuil d’Elisabeth Kübler-Ross, les aléas des phases d’espoir et de désespoir. Tout ça je l’ai lu, compris et intégré. Mais je continue à documenter au fur et à mesure de cette traversée si particulière. Et le problème que je rencontre maintenant est à la fois très simple et très compliqué : comment reprendre sa place dans la société quand on est en deuil.
Revenir dans la société : un décalage.
En essayant de revoir progressivement deux ou trois personnes « safe » et bien intentionnées, j’ai réalisé très rapidement quelque chose : sociabiliser demande encore plus d’énergie quand la mort frappe. Un échange social demande de l’énergie à la base. Mais il en demande encore plus lorsqu’on sait qu’on va devoir à faire comme si tout allait bien alors que ce n’est plus le cas.
On ne sait pas exactement quel mot, quelle phrase, quel prénom va nous faire pleurer. On ne sait pas combien de temps on va réussir à faire tenir la façade. On a un peu peur du moment où le sujet de la mort va tomber sur la table. On a peur de radoter, d’ennuyer, parce qu’on est « plus aussi amusant ». Ou pire, qu’on est devenu déprimant à parler de ça.
Moi ce qui me fait peur, c’est de me mettre en colère. Je sais que c’est un autre visage de la tristesse. Mais je me demande surtout à quel moment on va me dire un poncif qui m’énervait déjà la première fois que je l’ai entendu. Petit florilège des phrases de réconfort vides qui m’agacent :
- Il est mieux où il est
- Faut pas broyer du noir
- Te laisse pas abattre
- Tu vas t’en remettre
- Tu verras, la vie continue
- La vie est bien faite, il y a certainement une raison
- Condoléances
- Courage
- T’es forte, tu vas t’en remettre
Oui, je sais. Mais je vais avoir du mal à contenir mes émotions. J’ai du mal à contenir quoi que ce soit en ce moment. Je suis à fleur de peau, à portée de frustration. Tout est vécu au centuple tout en étant anesthésié par touches aléatoires. Je suis une sorte de bombe à retardement. Et je sais que vous voulez bien faire. Je sais que vous voulez m’aider, me soutenir, apaiser la peine. Je sais que vous ne savez pas quoi dire et que vous essayez d’être gentils. Mais pour le moment, je ne peux pas le recevoir. Comme je disais à une amie, je suis à vif, et chaque mot maladroit me fait l’effet du jus de citron. Et pourtant j’aime bien le citron. C’est sympa le citron.
Ne pas pouvoir reprendre exactement sa place (on a changé)
L’autre problème, c’est qu’on a changé en cours de route. On est plus la même personne qu’on était. Une partie de nous est morte avec la personne qu’on a perdu. Et on revient différent au travail après l’enterrement.
Outre le fait que la sociabilisation prend deux fois plus d’énergie qu’avant, on est dans le brouillard. On a changé. Bien entendu, ça dépend du stade dans lequel on se trouve. Selon si le décès est récent ou non, si on a déjà commencé à essayer de bricoler un peu de sens à construire autour de tout ça.
Et le noeud du problème se trouve également ici : on est plus la même personne après avoir perdu quelqu’un. Et souvent, on a pas encore réussi à trouver qui on est devenus.
Et c’est difficile d’être stabilisé quand on ne sait plus vraiment qui on est, ce qu’on veut, ce qui est important et ce qui ne l’est plus.
Et ça crée un décalage avec soi et les autres
Quand on retrouve un environnement familier et qu’il devient parfaitement étranger, c’est troublant. Ce qui nous réconfortait parce que c’était quelque chose qu’on connaissait bien, une routine confortable, des collègues avec qui on échangeait les mêmes petites blagues a changé. Enfin non. Nous avons changé, l’environnement lui est resté le même. La mort a frappé à notre porte, mais la vie continue. Et on trouve ça plutôt injuste.
Lorsqu’on perd quelqu’un, tout change. Nous, nos rêves, nos habitudes, nos priorités, et surtout : notre place dans l’environnement qui était familier avant tout ça.
Chacun de ces changement seraient à peu près gérables s’ils devaient être traités les uns après les autres. Oui mais voilà. Après un décès, tout ça change en même temps, sans prévenir, et surtout sans mode d’emploi. Tout à coup on a l’impression d’être devenu un étranger à soi même, qui débarque en territoire alien.
C’est important de se laisser du temps. Ne pas s’en vouloir si on ne s’est pas adapté à tout aussi rapidement qu’on voudrait. Certains mettent des années à retrouver une base après ce genre de choses. Et c’est déjà énorme d’arriver à trouver la force de (se) reconstruire. Alors ne vous en voulez pas d’aller trop lentement à votre goût.
La société ne laisse plus de place au deuil tel qu’il devrait-être fait. Alors si vous voulez prendre ce temps, vous, pour le traverser : surtout prenez le. Trouvez des petits espaces, des petites idées, des petits gestes souvenir. Oui, vous allez vous en sortir. Oui, vous avez du courage. Mais pour le moment, tout s’effondre, et il faut survivre avant de commencer à penser à reconstruire.
Article écrit par un humain, sans IA ni ChatGPT.
Laisser un commentaire