Deuil: Découvrir l’amour en rencontrant la mort.

L’heure est aux confidences, c’est un article que j’espérais pouvoir écrire. Une vague idée qui ne m’avait jamais quitté, mais comme toute idée j’avais un peu peur de la voir se confronter à la réalité. Et je dois avouer que je suis agréablement surprise. Eros et Thanatos. Sans être vraiment d’accord avec Freud et ses collègues c’est un sujet qui m’a toujours fasciné. La pulsion de l’élan de vie qui suit de près celle de mort, et inversement. La danse incessante entre ces deux états. A l’instar de l’obscurité qui révèle la flamme de la bougie, en acceptant la mort, je réalise que je viens surtout à la rencontre de la vie.

La mort

La mort, c’est tout un sujet, vous qui me lisez (ou m’écoutez) vous vous en êtes rendus compte je suppose. On croit la connaître et pourtant quand elle nous tombe sur la figure on la redécouvre. Et subtilité du processus, si elle nous tombe dessus plusieurs fois de suite, on la redécouvre quand même à chaque fois. Et c’est ça qui fait la beauté et la complexité du sujet. La mort est un fait « concret » et matériel. Un être cher est mort, c’est un fait. Mais personne ne vivra cette mort de la même manière. Certains fuient, d’autres noient pour y regarder plus tard. D’autres s’écroulent, d’autres encore la regardent droit dans les yeux en se demandant si elle ne cache pas un secret inconnu des mortels encore en vie? Et je crois qu’en la regardant bien en face, j’ai trouvé quelque chose que je ne pensais pas voir.

Grande amie du Stoïcisme (et des films de vampires, on a tous eu 15 ans) j’ai très vite réalisé qu’une des choses qui rendaient la vie aussi belle et précieuse c’était sa durée, sa fragilité. La vie est précieuse parce qu’on meurt un jour. Plus ou moins tôt. Et plus on évite de penser au fait que malheureusement tout le monde finit par mourir, plus on risque oublier de vivre. Depuis que mon frère est mort, je me surprends souvent à me dire que si je repousse à la semaine prochaine, selon ce qui se passe, rien ne sera fait. C’est un petit vertige très désagréable, mais très efficace contre la procrastination. Un petit shot d’adrénaline « Et si? » Parce que quand la mort nous frappe sans prévenir, c’est un bon rappel que ça n’arrive pas qu’aux autres.

Je vous épargne la romantisation de la mort. Non ce n’est pas beau. Non ce n’est pas facile. Non ce n’est pas doux, ni lumineux. La mort c’est violent, ça fait peur, ça laisse des non dits en suspends pour l’éternité, ça fait se noyer dans la culpabilité. La mort c’est moche, la mort ça donne envie de pleurer, et parfois de mourir aussi. La mort c’est nul, et je vous souhaite qu’elle évite votre chemin le plus longtemps possible. Mais sans être optimiste de nature, quand ça vous tombe sur le coin de la figure, parfois ça aide d’essayer d’y trouver quelque chose à quoi se raccrocher. Et quand on perd son identité, sa routine, ses amis, ses croyances et ses projets d’un coup, on ne pense pas nécessairement que c’est cette notion somme toute très plan plan qui viendrait à notre secours. De nulle part. Et ce quelque chose, c’est ni plus ni moins que :

L’amour

Alors, oui. Je sais, la, vous avez peur que ça vire cucul. Que l’amour est plus fort que la mort. Que l’amour vaut tous les sacrifices. Que l’amour, quête d’une vie, et que si on l’a pas on meurt. Que c’est une forme de poudre magique légale qui règle miraculeusement tous les problèmes. On est d’accord « l’amour c’est nul » tant qu’on l’a pas trouvé. Et on a peur de le perdre quand on le tient entre nos mains. Mais ce n’est pas de ça dont je parle. Je parle de l’amour au sens plus « Humain » du terme.

L’amour de ceux qui ont disparu.

J’ai toujours trouvé plutôt réconfortante l’idée que le deuil ne soit au fond que de l’amour qui ne peut plus être envoyé directement à son destinataire. Parce que ça suggère que l’amour ne disparait pas avec la mort. Qu’on ne les verra plus sourire quand on leur dit – l’air un peu gêné – qu’on les aime. On ne pourra plus les appeler pour leur envoyer un petit message plus ou moins stupide parce qu’on a pensé directement à eux. On ne pourra plus les recevoir à la maison et leur cuisiner leur plat préféré pour leur faire plaisir. Mais on peut toujours parler d’eux, et leur parler un peu tous les jours en regardant le ciel ou les étoiles. Dans beaucoup de cultures que j’ai étudié, la mer était l’espace sacré qui servait de transition entre le monde des vivants et celui des morts. On peut donc me retrouver très souvent sur un rocher à leur parler. Parfois avec des larmes, parfois sans. Jusque là, personne n’a répondu, mais parfois j’ai presque l’impression d’avoir été écoutée.

Perdre quelqu’un force un peu à faire un bilan. Dramatique au début, honnête ensuite. On voit tout ce qu’on a pas eu le temps de faire, ce qu’on voulait faire, ce qu’on aurait aimé qu’ils fassent ou disent. Quand on perd quelqu’un d’encore vivant on peut encore prendre sur soi pour envoyer un message et s’excuser. Dans le cadre d’un décès, c’est malheureusement un chemin sans retour. Et je l’ai souvent entendu chez d’autres, c’est la culpabilité qui ronge presque plus encore que la tristesse. Seulement, je n’ai trouvé qu’une seule parade à la culpabilité, c’est l’action. Pas n’importe quelle action, mais plutôt quelque chose de l’ordre de la rédemption. Car parfois, si le cerveau peut se dire que la « leçon a été apprise », il peut mettre du sens dans l’expérience, et vous laisser un peu tranquille.

L’amour de ceux qui restent

Et c’est une transition toute trouvée, parce que réaliser ce qu’on a pas pris le temps de faire pour ceux qui sont partis, c’est réaliser ce qu’on peut prendre le temps de faire pour ceux qui restent. C’est là dedans que j’ai trouvé mon salut. Une fois que le tri a été fait (dans la douleur), le nombre de personnes qui étaient vraiment là pour moi et ont tenu à ce que j’entende et que je sente qu’ils m’aimaient était surprenant et ridiculement petit. Et c’est très bien, parce que ça prend du temps et de l’énergie d’entretenir des amitiés.

Enfin non. Ce n’est pas vrai. Ce qui a été mis en place ne demande pas d’énergie, juste un peu de temps. Le temps qu’on prend pour envoyer un message, le temps qu’on prend pour apporter un petit chocolat, le temps qu’on prend pour envoyer une petite chanson, une petite pensée. Les informations qu’on retient pour soutenir les autres même s’ils vivent des choses moins difficiles en comparaison. On en revient à la même chose. L’amour ce sont des petits gestes, des petites attentions, des cadeaux choisis sur mesure pour des gens qu’on aime. L’amour c’est tout bête. Et quand on essaie de retrouver un appui stable dans une nouvelle réalité, que c’est réconfortant de recevoir un petit message, d’avoir un petit « allez on se voit? » Juste sentir qu’on compte, qu’on est pas oubliés, et qu’on a envie de notre compagnie, même quand elle est un peu moins pleine d’entrain.

L’amour de soi.

Et ça va peut-être avoir l’air paradoxal, mais j’ai découvert l’amour de soi. Celui qui permet de regarder les autres dans les yeux, et de leur dire qu’on en a rien à faire. Ne plus culpabiliser quand on dit non ou qu’on a pas la force. Ne plus prendre sur soi pour que tout se passe bien pour les autres. C’est quelque chose que je n’ai jamais trouvé la force de faire dans ma vie. Pour un tas de bonnes raisons, mais surtout la peur de ne pas pouvoir être aimée pour ce que j’étais vraiment. Sauf que c’est toujours pareil, pour être aimé pour ce qu’on est vraiment, il faut un jour ouvrir les yeux sur ce qu’on est.

Et j’ai pas mal douté. J’ai perdu beaucoup de « ma superbe ». Je fatigue rapidement, j’ai du mal à sourire quand ça ne va pas. J’ai du mal à prendre sur moi pour qui que ce soit dans les jours ou mon corps fatigue. Bon, il semblerait que je n’ai pas perdu mon sens de l’humour dans la bataille, et heureusement ça me rassure. C’est un truc que j’aimais bien chez moi, le sens de l’humour.

Et au final, je crois que je suis presque « magiquement » passée de l’autre côté. A réaliser que depuis que mon frère est mort, je n’ai plus envie de m’excuser d’aller mal. J’ai pas envie de m’excuser de pas encore être passée à autre chose et d’avoir gâché la soirée. Maintenant qu’il y a des gens dans ma vie qui tiennent à être là pour moi et qui font de leur mieux pour vraiment le faire. Maintenant que je réalise ce que c’est, justement, d’être aimée en retour par des gens qui ont eux aussi leurs problèmes. Maintenant que je réalise que si on se tourne vers les bonnes personnes, un don ou un cadeau ne reste jamais sans écho.

J’emmerde le reste du monde. Et je vais même citer Wicked pour l’occasion :

I’m through accepting limits
‘Cause someone says they’re so
Some things I cannot change
But ’til I try, I’ll never know

Too long I’ve been afraid of
Losing love, I guess I’ve lost
Well, if that’s love, it comes at
At much too high a cost

C’est fou la force que donne l’amour quand il est sincère.

Et ce, d’où qu’il vienne.

J’ai perdu énormément de monde en très peu de temps. Mais j’ai réalisé en cours de route que les vrais, ils étaient toujours là. Même si c’était discret. Et que la nouvelle personne que je deviens, c’est un mix qui se dessine joliment entre les points forts de mon ancien monde, et cette profonde conviction qu’ouvrir sa gueule peut changer les choses. Au moins pour quelques personnes, ou quelques causes à défendre. Que comme tout le monde j’ai parfois été égoïste. Je suis pleine de jolis et de vilains défauts. Comme tout le monde.

Mais moi qui ai toujours admiré des gens qui avaient le courage d’être eux même, aussi détestables qu’ils soient. Je crois bien que après celui des endeuillés, c’est le prochain club que je vais rejoindre. Alors non, j’ai toujours eu bon fond, je ne pourrai pas devenir une fieffée égoïste. Je me sentirai toujours un peu coupable de dire non. C’est un apprentissage ça aussi.

Mais pour le dire sans aucune sensiblerie, laissez une chance aux gens de vous montrer qu’ils vous aiment. Beaucoup le feront maladroitement. Mais c’est un geste après l’autre, une explication après l’autre, un malentendu après l’autre qu’on construit des liens solides. Et c’était un peu le principe des veillées Irlandaises, quand on perd un proche, tous les humains qui nous aiment viennent passer une soirée avec nous. Partager notre malheur, et célébrer les vivants qui sont encore là. L’amour ce n’est pas le sacrifice absolu et permanent. « Je comprends, donc j’accepte. » L’amour ce n’est pas « Pas d’efforts à faire, elle reviendra ». L’amour ce n’est pas du « de toute façon elle est à moi. » Ou encore « si je suis un peu plus comme elle voudrait, elle m’aimera ». L’amour c’est un fil qui se tisse patiemment d’un côté et de l’autre. Et qui se retrouve un jour au milieu, avec un grand sourire un peu niais.

Quand la mort frappe, ça fait un grand tri. On perd soi, ses croyances, ses amis. On perd la validation de certaines personnes qui comptaient un peu trop, et on découvre la valeur ceux qu’on prend pour acquis. Ne sous-estimez jamais ces personnes qui continuent à être là. Qui prennent des nouvelles. Qui répondent présent. Qui cherchent comment vous faire plaisir. Parce que quand la mort frappe à la porte, on réalise vite que ces amitiés réciproques, c’est encore ce qui représente le plus la beauté de la vie.

A vous qui luttez pour rester profondément humains dans l’adversité.

A vous qui me laissez le temps de trouver les bons mots quand c’est compliqué.

Merci d’exister ♥

Article écrit par un humain, sans IA ni ChatGPT.

Version Podcast

L’heure est aux confidences, c’est un article que j’espérais pouvoir écrire. Une vague idée qui ne m’avait jamais quitté, mais comme toute idée j’avais un peu peur de la voir se confronter à la réalité. Et je dois avouer que je suis agréablement surprise. Eros et Thanatos. Sans être vraiment d’accord avec Freud et ses collègues c’est un sujet qui m’a toujours fasciné. La pulsion de l’élan de vie qui suit de près celle de mort, et inversement. La danse incessante entre ces deux états. A l’instar de l’obscurité qui révèle la flamme de la bougie, en acceptant la mort, je réalise que je viens surtout à la rencontre de la vie.

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Qui est la veilleuse?

Je suis funeral planner, thanadoula, et conseillère funéraire diplômée basée à Roscoff. J’accompagne les personnes qui souhaitent anticiper leur fin de vie, réfléchir à leurs directives anticipées et à leurs volontés funéraires.

Le rôle du funeral planner est d’aider à préparer l’essentiel : organiser les documents importants, faire des choix éclairés et imaginer un hommage fidèle à son histoire, dans une démarche humaine, laïque et personnalisée. Anticiper permet de réduire les angoisses, de soulager ses proches et d’éviter les décisions prises dans l’urgence.

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